Notre langue régionale est une langue transfrontalière. Sa zone de
diffusion, communément appelée domaine linguistique picard par les
universitaires, commence au nord de Paris pour s’étendre jusqu’au sud
de Bruxelles. Le picard se pratique toujours dans deux états, la France
et la Belgique. Il est aussi langage frontière entre les langues issues
du latin (au sud), dont il fait partie, et les langues germaniques
comme le flamand (au nord), comme l’est lui-même, un peu plus à l’est,
le wallon.
La carte du domaine linguistique picard est due aux travaux de l’atelier de cartographie de
l’U.E.R. de sciences historiques et géographiques de l’Université de
Picardie Jules Verne, et a été dressée par Mme Désiré d’après les
travaux de Raymond Dubois et Maurice Lebesgue. Ces recherches
linguistiques remontent aux années 1950, et cherchaient à déterminer les
limites dialectales dans le cadre de l’établissement de l’Atlas
linguistique picard. Ces travaux sont toujours en cours au sein d’un groupe de linguistes du CNRS. Les limites tracées par Raymond Dubois
s’appuient essentiellement sur la toponymie. Les études plus récentes
de Maurice Lebesgue, tiennent compte de données orales recueillies
auprès des locuteurs. Elles montrent une extension de la carte
jusqu’aux abords de Laon (Aisne). Le domaine linguistique picard
s’étend donc de la vallée de l’Yères (Criel) en Seine maritime
(Normandie) jusqu’à Ath au nord de Tournai, et de la banlieue de
Dunkerque jusqu’à celle de Compiègne.
Actuellement, les voisins géographiques du picard sont donc : le
flamand, le wallon, le champenois, le normand. Sa proximité avec les
français se situe aussi sur les plans linguistique et historique, et
n’est pas sans influence sur son évolution et sa production littéraire.
Le picard à travers les siècles
Depuis quand parle-t-on picard ? On ne le saura jamais précisément. Le
picard est une des langues régionales qui constituent le domaine d’oïl
au nord de la France, par contraste avec le domaine d’oc, au sud. Parmi
les parlers d’oïl (normand, breton gallo, poitevin, champenois,
francien, morvandiau, wallon...) notre picard tient une place de choix
dans les langues qui se sont dessinées autour du latin importé par la
culture romaine sur un substrat celtique (gaulois) au cours des
premiers siècles de notre ère. Le latin a supplanté le parler initial
pour n’en conserver chez nous que quelques traits présents encore dans
la toponymie ou quelques mots du vocabulaire (éne fourdraine, un caouin,...). De
ce fait le picard a gardé du latin de profondes racines, en particulier
dans son vocabulaire (capieu, glaine, canter...) pour devenir la langue
vulgaire (commune) qui sera celle du nord de notre région à l’entour du
VIIIème siècle. Il subira peu les influences des invasions ou d’apports
extérieurs ultérieurement. Par contre il participera à la conquête de
l’Angleterre, avec les Normands de Guillaume, en 1066.
On distingue habituellement trois époques dans le picard, qui se basent
sur les textes écrits qui nous sont transmis sans interruption depuis
le XIème siècle.
L’ancien picard remonte au Moyen-Âge jusqu’au XIVème s. Il est
classiquement intégré dans l’histoire littéraire française. Le haut
lieu culturel de cette époque est Arras.
Le moyen picard court de la fin du XIVème s. jusqu’au XVIIIème s.
inclus. D’un point de vue linguistique, cette seconde période est très
peu distincte de la suivante. Seule une production littéraire moindre
peu l’en différencier.
Et enfin le picard moderne comprend les XIX et XXème siècles. Il
marque le renouveau de la littérature d’expression picarde. C’est aussi
la phase des études linguistiques, et par suite de la prise de
conscience généralisée des qualités du patrimoine littéraire.
La période contemporaine se place à la fois dans le domaine de
l’affectif (le parler se transmet à travers les générations qui
échangent des souvenirs, des connaissances, des sentiments), et dans le
domaine de la production littéraire. Les auteurs sont innombrables,
leurs écrits bien plus encore. Le talent et la notoriété sont au
rendez-vous de quelques plumes. Alexandre Desrousseaux (à Lille) ouvre
le chemin avec son Tit Quinquin, citons Jules Mousseron (à Denain)
créateur du personnage de Cafougnette, Jules Watteeuw dit l’broutteu
(à Tourcoing) ou plus près de nous le célèbre Lillois, Simons. À
Tournai le renouveau passe par Géo Libbrecht, puis Paul Mahieu.Dans
l’Oise l’expression picarde est magnifiée par Philéas Lebesgue (à La Neuville-Vault) ; dans le Vermandois c’est Hector Crinon (à Vraignes) ; dans le val de Noye c’est Louis Seurvat (à Ailly), ou Emmanuel
Bourgeois (à Vers), à Démuin c’est Alcius Ledieu, à Doullens Charles
Dessaint, à Abbeville c’est Clément Paillart et son héros Jacques
Croédur, tandis qu’Amiens s’enorgueillit de compter Édouard David,
enfant de Saint-Leu, comme chantre de ses plus belles heures picardes.
Et combien d’autres ailleurs encore ?
La vitalité du picard : l’école du Vimeu et du Ponthieu
Le Tournaisis, le Hainaut, l’Artois, le Boulonnais, connaissent une production picarde florissante. De nombreuses associations éditent des revues, créent des spectacles, et rassemblent d’innombrables auteurs. Des radios locales ont des émissions en picard, les concours littéraires sont suivis (parmi eux, le Prix de la Nouvelle en picard est remis tous les ans à Saint-Quentin), des sites internet
sont nombreux et variés, le plus souvent reliés en réseau. Le picard ne
néglige aucun moyen d’expression et il s’adapte aux technologie
modernes sans difficultés majeures.
Dans le département de la Somme, le phénomène est particulièrement
représentatif. Amiens possède son théâtre de marionnettes picardes dont
Lafleur est le héros truculent ; à l’université le Centre d’Études
Picardes poursuit un travail de recherche et d’enseignement ; les
associations Éklitra, Linguistique Picarde, Chés diseux d’achteure,
sont actives dans tous les domaines d’expression. L’office culturel
régional possède un département langue et culture picarde qui fédère
des initiatives à travers toute la région.
Cependant, l’ouest du département la Somme reste un ferment actif du
picard. La quantité et la diversité des auteurs et de leur production
sont y conjuguées avec la qualité et la longévité de ce mouvement
littéraire actuel. Le lien entre les générations est sensible et
profond. Il fonde une véritable école littéraire du Vimeu et du
Ponthieu.
Ici, c’est après la seconde guerre mondiale que l’écriture et
l’expression picardes vont briller. Le chef de file de ce renouveau est
Gaston Vasseur. À lui seul il poursuit la publication d’une chronique
(les « Lettes à min cousin Polyte< ») commencée en 1938 jusqu’à son décès
en janvier 1971. À la même époque, la bande dessinée picarde est à l’honneur à
Gamaches sous les croquis de Jack Lebeuf avec les textes de Gilbert
Mercher (de Francières) puis d’Armel Depoilly (de Dargnies).
En 1967, Gaston Vasseur fonde les « Picardisants du Ponthieu et du Vimeu ».
Autour de lui, se rassemblent les « conteurs », qui passeront à la
postérité comme véritables auteurs, poètes et surtout des animateurs de
notre langue régionale. Citons Eugène Chivot, Armel Depoilly, Charles
Lecat, Aimé Savary, Jules Dufrêne, Élisabeth Manier, Léopold Devismes,
Jehan Vasseur, Jean Leclercq, Jean-Luc Vigneux, Jacques Dulphy, Marc
Sellier... L’anthologie « Vints d’amont » éditée en 1986 rassemble sans
difficulté 70 auteurs contemporains ; depuis sa publication, on
pourrait en ajouter une vingtaine encore. (Voir la nouvelle anthologie Ébroussures publiée pour les 40 ans des « Picardisants du Ponthieu et du Vimeu ».)
Une nouvelle génération d’auteurs arrive dans les années 1980, autour
de Jacques Dulphy et Jean-Luc Vigneux. Ensemble ils créent le premier
journal en picard ChLanchron (le pissenlit). Ils se situent dans la
continuité du travail de leurs aînés dont les productions sont publiées
dans le trimestriel. En 1996 un site internet est créé, il permet
d’accéder librement à l’actualité picardisante, de lire et écouter des
textes picards, et comporte de nombreuses pages de documentation et
d’information (bande dessinée, anthologies, bibliographies, archives,
etc.). L’accueil est traduit en de nombreuses langues. De plus, il possède des liens multiples
avec d’autres sites en langue picarde ou en diverses langues
régionales, preuve s’il en fallait, que cette expression régionale
n’est pas frileusement refermée sur elle-même ou sur le passé, mais
que, bien au contraire, elle est ouverte à la modernité, et prête à
tenir sa place dans les décennies à venir.
(1997)